Le minitel : succès et échec d’une innovation technologique majeure

Dans les années 60, alors que la France est incapable de répondre aux défis des nouvelles technologies, elle décide d’inverser la tendance en devenant la troisième nation électronique mondiale. Pour cela elle décide de propulser les télécommunications et la technologie de l’information au premier plan avec un support politique et financier : c’est la naissance du minitel. Cette innovation qui émerveillait les nations étrangères dans les années quatre-vingt tirera sa révérence le 30 juin prochain. Alors comment ce système d’information a-t-il pu en arriver là ? Pourquoi n’a-t-il jamais pu se développer hors hexagone ? Retour sur une innovation à la française.

Une innovation technologique remarquable

En 1978, alors que le gouvernement français s’interroge sur une modernisation du téléphone, le président de la république, Valéry Giscard d’Estaing, commande un rapport sur « l’informatisation de la société » à Simon Nora et Alain Minc (inspecteurs des finances). Ce dossier pédagogique qui repose sur une étude approfondie des besoins des français (qu’on appellerait aujourd’hui : étude de marché) popularise la notion de « télématique » et préconise d’apporter au grand public une technologie alliant le téléphone et l’informatique. Les recherches sont alors amorcées et la Direction Générale des Télécommunications développe le Minitel : innovation High Tech qui sera distribuée gratuitement à l’ensemble des foyers français.

Le Minitel n’est autre qu’un terminal de consultation de données fondé sur la norme Vidéotex (service d’interactivité) qui comprend uniquement un clavier et un écran mais pas de disque dur (pas d’enregistrement des données). Ses services sont accessibles simplement depuis une ligne téléphonique de France Télécom grâce à un Modem incorporé. A l’époque, cette nouvelle technologie est un bouleversement pour les français puisqu’ils peuvent, depuis chez eux, consulter directement l’annuaire en ligne, accéder au 3615 : messagerie, jeux, résultats du baccalauréat… Le minitel explose les compteurs et passe de 145 services en janvier 1984 à plus de 20 000 au milieu des années 90.

En 1984, le modèle économique « Kiosque » est instauré. L’utilisateur paie alors à France Télécom la consultation d’un service minitel en fonction de sa durée de connexion, 85% des revenus générés étant ensuite reversés par France Télécom au fournisseur du service en question. Suivant le positionnement de son service, l’éditeur choisit lui-même son niveau de rémunération parmi une large gamme de tarifs possibles en fonction des numéros d’accès (3614, 3615, 3616, 3617…), mais la marge prise par France Télécom reste fixe. Le Kiosque de notre cher « dinosaure » français préfigure donc ce que sera le fameux l’App Store d’Apple...

Une exportation difficile

« Le Minitel fait partie du patrimoine national et a participé au rayonnement technologique de la France à l’étranger » a déclaré un haut dirigeant de France Telecom.
Dans les années 80, alors que le monde entier envie le minitel, la France décide de le déployer dans plusieurs pays comme la Belgique, le Canada, l’Allemagne, puis aux Etats-Unis dans la baie de San Francisco… Mais l’Etat français se montre trop dirigiste et France Télécom se focalise sur ses propres réseaux et infrastructures et cherche à mettre en place à l’étranger un schéma identique au sien, faisant fi de la culture et des infrastructures propres à chaque pays. L’internationalisation du Minitel patine...

En 1995, l’avènement du World Wide Web, va signer son arrêt de mort. Véritable révolution technologique, le web donne alors accès à une plus grande quantité d’informations dont la recherche est facilitée par les liens hypertextes. Le gouvernement français décide alors de « rattraper le retard » pris sur les technologies informatiques et sur l’Internet, et décide de laisser mourir la mythique boîte beige et marron. Le minitel continuera cependant à vivre de son inertie pendant encore de longues années, sans aucun soutien commercial... Jusqu’en 2012, donc.

La leçon à en tirer

Le minitel est le parfait contre-exemple de deux concepts chers au marketing technologique : d’une part la nécessité d’étudier les marchés (étrangers notamment, dans le cadre d’une stratégie d’internationalisation) et de s’adapter à leurs spécificités plutôt que de croire en une demande globale et homogène ; d’autre part, la conviction que toute offre technologique a une durée de vie limitée et qu’aucune solution n’est à l’abri d’une rupture technologique telle que le world wide web.

Par Sophie BAUD

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